Tocqueville: morphologie du despotisme doux

Revista ERASMUS, nr. 14/2003-2005, Bucureşti, Tipografia Media & Marketing, 2005.

Andrei POAMA

Septembre 18511: Tocqueville a quitté le ministère des affaires étrangères depuis deux ans2; le temps de l’action se referme sur soi-même pour faire place au temps de la réflexion et des souvenirs. En se rappelant de la „physionomie du cabinet“3, Tocqueville note: „Je ne croyais pas (…) que le gouvernement républicain fût le mieux approprié aux besoins de la France; ce que j’entends (…) par le gouvernement républicain, c’est le pouvoir exécutif électif. (…) J’ai toujours considéré, d’ailleurs que la république était un gouvernement sans contrepoids, qui promettait toujours plus, mais donnait toujours moins de liberté que la monarchie constitutionnelle. Et, pourtant, je voulais sincèrement maintenir la république“4. Ce dilemme politique n’était pas récent chez Tocqueville; certes, le dilemme ne prend pas toujours la forme de l’opposition concrète entre la république et la monarchie constitutionnelle: on le surprend intervenant aussi dans les rapports qui se nouent entre la liberté et l’égalité politique; on le percoit dans la méditation historique et philosophique qui porte sur ce que Tocqueville nomme, dans „L’Ancien Régime et la Révolution“, „le despotisme démocratique“5, dans „De la Démocratie en Amérique“, „l’empire de la majorité“6 ou „une de ces grandes inondations démocratiques“7 dans ses „Souvenirs“.
Mon attention tourne vers ce „despotisme démocratique“. Cela, à plusieurs raisons. D’abord, le despotisme démocratique – qu’on l’appelle ainsi ou non, peu importe – est, à l’heure où Tocqueville en traite, chose nouvelle dans l’histoire des idées politiques. Depuis Platon, en passant par La Boétie et jusqu’à Machiavel, on avait écrit sur et analysé une autre espèce de despotisme: c’était le despotisme d’un seul homme. Avec Tocqueville, le despotisme change d’agent: cet agent se dilate, s’amplifie, il se collectivise. Puis, la notion de despotisme démocratique joue un rôle déterminant dans l’ensemble de l’œuvre tocquevillienne: à écouter Francois Furet8, on dirait que tout le projet intellectuel de Tocqueville va vers l’élaboration d’une „théorie de la dynamique révolutionnaire“ et, corrélativement, vers une morphologie de la démocratie. Ensuite, on ne saurait ignorer la force d’anticipation de cette notion par rapport aux théories du XXème siècle, qui vont des critiques de l’Ecole de Francfort (Eric Fromm) jusqu’aux études de l’Ecole Economique de Vienne (Ludwig von Mises).
Les réserves de Tocqueville par rapport au „pouvoir exécutif électif“, voire par rapport à la démocratie et aux formes extrêmes qu’elle est susceptible de revêtir ne sont pas exprimées pour la première fois en 1851; de fait, Tocqueville ne fait que recourir au même schéma interprétatif qu’il superpose à d’autres événements; les raisonnements des Souvenirs sont, en profondeur, les mêmes que ceux „De la Démocratie en Amérique“9 ou de „L’Ancien Régime et la Révolution“: seulement les faits diffèrent.
Quelles sont ces raisonnements ?
Depuis „De la Démocratie en Amérique“, Tocqueville avait observé les inconvénients majeurs du „système de l’élection, appliqué au chef du pouvoir exécutif chez un grand peuple“10.
Les voici, en gros: a. le pouvoir exécutif élu est, d’abord, un „pouvoir faible et dépendant“11 du peuple; b. en introduisant l’élection directe de l’exécutif, le souci pour les élections et pour l’obtention du pouvoir commence à l’emporter sur celui d’un bon gouvernement12; g. l’élection de l’exécutif a la tendance de promouvoir, à cause du caractère limité de l’instruction publique, de l’envie des gouvernés envers les gouvernants comme du refus des „hommes distingués“ à participer à la politique, des gens, sinon entièrement incompétents, alors plutôt médiocres13; d. un exécutif élu est, d’habitude, un exécutif nombreux et qui, à cause de sa consistance même, tend à tout contrôler, à tout maîtriser, bref: à être omniprésent; e. l’élection de l’exécutif entraîne des changements périodiques de ceux qui gouvernent et, partant, rend impossible la constance administrative ou la constitution d’une science administrative fondée sur les «découvertes des différentes générations»14; z. l’élection de l’exécutif favorise l’opportunisme et la corruption: les fonctions publiques deviennent source centrale de pouvoir et de fortune15.
Chacun de ces „dangers“16 plaide contre l’élection du pouvoir exécutif. Mais, entre ces dangers, celui de l’expansion des compétences de l’Etat semble être le plus grave. L’Etat omniprésent et centralisateur: voilà l’un des traits incontournables du despotisme doux. Ce type d’Etat est spécifique surtout de l’Europe. Dans „L’Ancien Régime…“, Tocqueville en parle: c’est l’Etat du projet des physiocrates17 qui envisagent un «immense pouvoir social; (…), impersonnel; (…) le produit et le représentant de tous» qui „doit faire plier le droit de chacun sous la volonté de tous“18. Ce type de pouvoir qui prend naissance par le biais des mécanismes électifs transforme la société dans sa substance même: les hiérarchies disparaissent, les rapports entre les individus s’égalisent, le corps social s’homogénéise; et, ce qui est encore plus dramatique, c’est qu’une sorte de fossé s’ouvre entre „cette masse confuse reconnue pour le seul souverain légitime“19 et „un mandataire unique, chargé de tout faire en son nom sans la consulter“20. C’est dans cette béance même que le despotisme doux trouva, par la suite, le lieu de sa consolidation et le noyau de son rayonnement. Cette séparation – plutôt cette rupture – explique, au moins partiellement, pourquoi tant de révolutions ont marqué l’histoire politique de la France dès la fin du XVIIIème et tout au long du XIXème, en arrivant à celle de février 1848. Dans ce type de société, personne n’est vraiment libre21, toutes les choses se valent, tout est égal à tout; on y affirme „l’égalité absolue, l’uniformité en toutes choses, la régularité mécanique dans tous les mouvements des individus, la tyrannie réglementaire et l’absorption complète de la personnalité des citoyens dans le corps social“22.
Ce qui apparaît encore plus étrange c’est que, après avoir mené une Révolution si violente afin d’obtenir la liberté politique, personne ne s’inquiète de sa perte. Comment cette indifférence est-elle si immédiatement possible, d’où arrive-t-il que l’oubli soudain du goût de la liberté s’installe-t-il si tôt? C’est qu’une certaine „douceur“ vient voiler ce déficit de liberté: „beaucoup de Francais se réduisirent à penser que vivre égaux sous un maître avait encore, après tout, une certaine douceur“23. Cette douceur se traduit dans un désintérêt, de plus en plus accusé, pour les choses publiques; c’est comme si l’espace public se vidait et que seuls ceux qui gouvernent y demeurent, incontrôlables, dangereux.
Tocqueville envisage cette disparition de la liberté dans le cadre de la Révolution de 1848: il l’avait fait surtout pour celle de 178924. Lors de son enquête sur les causes de la Révolution de 1848, Tocqueville remarque une inappétence du peuple francais à obtenir ou à conserver la liberté: „ce peuple (…) vient d’achever de montrer qu’il était incapable et indigne de vivre libre“25.
Après la Révolution, la douceur vient occuper sa place sur la scène politique. J’ai parlé de despotisme doux et de despotisme démocratique: les symptômes de ce type de régime se font sentir dans „la médiocrité et la monotonie des événements parlementaires (…) ainsi que la petitesse des passions et la perversité vulgaire des hommes qui croyaient les faire ou les conduire“26.
Lorsqu’en 1851 Tocqueville traite de l’instabilité du gouvernement républicain et de la menace qu’il pose par rapport à la liberté politique, il fait référence aux événements bien particuliers. D’abord, en ce qui concerne l’instabilité: on la voit dans l’inconstance de la classe politique27, dans son incompétence28, dans l’ignorance et la désorientation des membres de l’Assemblée29, dans la médiocrité et les tensions insolubles des auteurs de la Constitution30. Puis, la menace de la liberté politique: Tocqueville sent que l’Empire est de nouveau aux aguets et que l’histoire va se répéter. On pourrait même dire que l’histoire de la disparition de la liberté politique en France au XIXème fut celle d’une double fuite (Louis XVI31, Louis-Philippe) et d’une double usurpation (Napoléon 1er, Napoléon III).
Cette instabilité de l’édifice politique, d’un côté et cette fragilité de la liberté politique, de l’autre, sont les effets immédiats de ce despotisme démocratique qui naquit suite à la Révolution de 1789. Cette fois-ci – à la différence de la Révolution de juillet – celle de février donne au despotisme démocratique un nouveau nom, celui de socialisme32: inutile de remarquer l’importance de cette anticipation par rapport aux événements ayant marqué le XXème siècle.
A ces deux conséquences du despotisme de la majorité vient se joindre une certaine censure implicite de l’opinion publique. Pierre Manent l’observe avec plus d’exactitude: la démocratie égalitaire (le régime vers lequel penche un gouvernement républicain élu) fait peser un danger sur la liberté de penser, danger qui prend corps, d’une part, dans le „refus d’écouter l’autre homme“33 et, d’autre part, dans une confiance exacerbée dans l’opinion de la masse; de fait, le mécanisme de production de l’opinion change: l’opinion ne se forme plus dans le cadre serré du dialogue avec l’autre, mais dans le contexte abstrait des rapports avec la société prise dans son entier; ce que les hommes pensent ne se décide plus au niveau individuel, mais, tout au contraire, dépend de ce que la masse dicte. Les opinions ne se forment plus : elles s’imposent34. C’est à ce moment que la théorie du nouveau despotisme fixe, de manière plus précise, ses contours.
Voici les noyaux durs autour desquels la trame du despotisme doux35 se hourde: instabilité de la classe politique, débilité de la liberté politique, tyrannie de l’opinion publique.
Les réserves de Tocqueville quant au gouvernement républicain et ses préférences pour la monarchie constitutionnelle ne sont pas accidentelles. Voyons les souterraines de ce choix. Antoine Redier, en fouillant dans les archives de la famille de Tocqueville, tombe sur cette confession qui, à mon avis, explique mieux les propos de Tocqueville de 1851: „J’ai pour les institutions démocratiques un goût de tête, mais je suis aristocrate par instinct, c’est-à-dire que je méprise et crains la foule. J’aime avec passion la liberté, la légalité, le respect des droits, mais non la démocratie, voilà le fond de l’âme“36. Si Tocqueville est méfiant à l’égard de la démocratie (à lire: gouvernement républicain élu) c’est parce qu’il redoute la foule: cette foule qu’il observe le lendemain du 24 février, lorsqu’il traverse les rues de Paris.
Les réserves de Tocqueville à l’adresse du gouvernement républicain n’impliquent pas le rejet de celui-ci ; au contraire, il sait bien qu’il soit impossible de s’en dispenser; si Tocqueville accepte la république, c’est par un choix négatif: „Je voulais la maintenir, parce que je ne voyais rien de prêt, ni de bon à mettre à la place“37.
C’est là tout le drame de Tocqueville: celui de se voir obligé d’accepter l’égalité en même temps qu’il regrette la disparition discrète de la liberté politique.

NOTES
1 Date où Tocqueville commence à écrire la troisième partie de ses Souvenirs ; vois „Tocqueville“, Alexis de, Souvenirs, in Idem, De la Démocratie en Amérique. Souvenirs. L’Ancien Régime et la Révolution, introduction et notes de Jean-Claude Lamberti et Francoise Mélonio, Paris, Robert Laffont, 1986, p. 837.
2 Le 30 octobre 1849.
3 Vois Souvenirs, p. 843.
4 Ibidem, p. 845.
5 Tocqueville, Alexis de, L’Ancien Régime et la Révolution, édité par J.-P. Mayer, édition revue et corrigée, Paris, Gallimard, 1967, p. 260-1.
6 Tocqueville, Alexis de, De la démocratie en Amérique (DA), première édition historico-critique revue et augmentée par Eduardo Nolla, Paris, Vrin, 1990, p. 193.
7 Souvenirs, p. 771.
8 Furet, Francois, Penser la Révolution francaise, Paris, Gallimard, 1978, p. 255.
9 De fait, DA est écrite comme pré-vision du futur politique de l’Europe: „Et pour qui cette étude“ – se demande Tocqueville à propos de DA – „serait-elle intéressante et profitable, si ce n’était pas nous, qu’un mouvement irrésistible entraîne chaque jour, et qui marchons en aveugles, peut-être vers le despotisme, peut-être vers la république, mais à coup sûr vers un état social démocratique?“, Idem, p. 151.
10 DA, p. 100.
11 DA, p. 101; Tocqueville explique: „car vouloir tout à la fois que le représentant de l’Etat reste armé d’une vaste puissance et soit élu, c’est exprimer (…) deux volontés contradictoires“; T. recommande une diminution progressive des prérogatives de la monarchie héréditaire, sur le modèle britannique.
12 C’est ainsi qu’ „à l’approche de l’élection, le chef du pouvoir exécutif ne songe qu’à la lutte qui se prépare“ et que, par conséquent, „il en résulte presque toujours un défaut de stabilité dans la politique intérieure et extérieure de l’Etat“, vois DA, pp. 101-102.
13 „Il est évident“, note-t-il, „que la race des hommes d’Etat américains s’est singulièrement rapetissée depuis un demi-siècle“; vois DA, p. 152.
14 DA, p. 160.
15 DA, p. 171.
16 DA, p. 100.
17 Le modèle d’Etat projeté par les démocrates – Tocqueville cite le Code de la Nature de Morelly – est d’inspiration asiatique, en l’occurrence chinoise. D’ici l’irritation et l’ironie de Tocqueville: „Ce gouvernement imbécile et barbare (m.n. la Chine), qu’une poignée d’Européens maîtrise à son gré, leur semble le modèle le plus parfait que puissent copier toutes les nations du monde. (…). Ils (m.n. les physiocrates) se sentent émus et comme ravis à la vue d’un pays dont le souverain absolu, mais exempt de préjugés, laboure une fois l’an la terre de ses propres mains pour honorer les arts utiles (m.n. l’adresse est ici Montesquieu); où toutes les places sont obtenues dans des concours littéraires ; qui n’a pour religion qu’une philosophie, et pour aristocratie que des lettrés“, Idem, p. 261. Si la Chine est la source et comme l’origine de cet hyper-Etat qui va avec le despotisme démocratique, les Etats Unis sont, de nouveau, le futur probable. „En Europe“ – note Tocqueville dans son deuxième tome de DA – „tout semble concourir à accroître indéfiniment les prérogatives du pouvoir central et à rendre chaque jour l’existence individuelle plus faible, plus subordonnée et plus précaire“. Tout s’étatise: situation sociale des citoyens, éducation des enfants, religion des croyants, vie individuelle des hommes, propriétés, pouvoir judiciaire, relations sociales. Vois idem, p. 252-263.
18 L’Ancien Régime…, p. 260.
19 Ibidem.
20 Ibidem.
21 Un mot sur le concept de liberté chez Tocqueville. D’abord, il n’y a pas de liberté politique chez T., mais, ce qui est tout autre chose, des libertés politiques. La liberté politique n’est qu’un nom à caractère générique comprenant: liberté individuelle, liberté économique, religieuse, de la presse, électorale, d’association. Puis, la liberté politique devient une question très importante lorsqu’il s’agit de sociétés démocratiques, voire celles où le pouvoir politique est atteint à travers des élections, car c’est dans ces sociétés que la liberté et l’égalité se confrontent de la manière la plus grave: „l’égalité“, écrit Olivier Meuwly, „peut étrangler la liberté“; vois Meuwly, Olivier, Liberté et société. Constant et Tocqueville face aux limites du libéralisme moderne, Droz, Genève, 2002, p. 140. C’est lorsque l’égalité arrive à „étrangler“ la liberté qu’un nouvel ordre social s’installe: le despotisme démocratique.
22 L’Ancien Régime…, p. 262.
23 Ibidem, p. 266.
24 Ibidem, p. 194-204.
25 Souvenirs, p. 765.
26 Ibidem, p. 774.
27 Les „hommes de parti“ renferment „seulement la faculté (…) de se créer de convictions passagères suivant leurs passions et leurs intérêt du moment“, vois Idem, p. 775.
28 „Il y a eu des révolutionnaires plus méchants que ceux de 1848, mais je ne pense pas qu’il y ait eu de plus sots“, Ibidem, p. 782.
29 Ibidem, p. 785-6.
30 Ibidem, p. 825-6.
31 Pour celui-ci, il s’agit, il faut le préciser, d’une tentative échouée de s’évader.
32 Ibidem, p. 769.
33 Manent, Pierre, Histoire intellectuelle du libéralisme. Dix lecons, Paris, Calman-Lévy, 1987, p. 238.
34 Olivier Meuwly essaie de dégager la logique du phénomène: „L’autorité intellectuelle d’un autre homme se contractera en proportion de l’hypertrophie de la souveraineté que l’homme démocratique sera tenté d’octroyer à sa propre capacité à juger le monde et les individus“, vois Idem, p. 160.
35 Manent y ajoute: „Parler de «despotisme doux» suggère peut-être une idée inexacte: on vivra sous le despotisme de la douceur“, Ibidem.
36 Redier, Antoine, Comme disait M. de Tocqueville, Paris, Perrin, 1925, pp.46-8.
37 Vois note 1.

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